Le fil danse

Le fils danse

toute petite réflexion sur la création de marionnette en Afrique

 

 

C’est en regardant une très belle photographie de deux jeunes, presque des enfants, qui manipulent deux marionnettes à fils à Bangui capitale de la République Centrafricaine[1] que l’on s’aperçoit qu’elle ouvre une réflexion sur la présence aujourd’hui de la marionnette en Afrique et sur pourquoi la marionnette à fils. Evoquer la marionnette africaine n’est pas une chose banale quand on pense qu’il en aura fallu du temps pour que l’on reconnaisse enfin qu’il existe une culture de la marionnette africaine. Les travaux de Olenka Darkowska – Nidgorski et ceux d’une petite dizaine d’autres chercheurs ont souvent été ignorés avant d’être reconnus comme valables,  de permettre une prise de conscience d’une histoire en marche et ce en Afrique comme ailleurs.

Le théâtre traditionnel de marionnette africain est souvent très original et il prend des chemins souvent très intéressants. Si souvent il semble qu’il regarde en arrière, car il conserve son passé, il n’hésite pas à expérimenter un art contemporain, n’oublions pas les travaux de Were Were Likin du Cameroun. La recherche d’un théâtre moderne a risqué de correspondre un peu trop aux gouts des autres : des blancs, des critiques, des savants du savoir, mais voilà que les africains comme leur ancêtres ont trouvé des voies originales.

 

marionnette

 

Retournons à la photo, elle présente la technique de la marionnette à fils qui n’est pas unes des techniques préférées des africains et que l’on ne trouve que dans quelques traditions populaires. Mais les jeunes africains qui ne dormant pas les deux pieds dans le même sabot ont bien compris que la marionnette à fils est la reproduction en mouvement de l’être humain, de son corps, de son histoire et de ses légendes. Ils ont aussi compris qu’elle est (au début) simple à réaliser, permettant une création artistique rapide et efficace. Où ces deux enfants ont t’ils appris à faire des marionnettes ? Mystère ?  Probablement au cours d’une formation ou d’un atelier de rue offert par des animateurs volontaires venus de France ou d’ailleurs grâce à l’action d’associations comme ATD Quart Monde[2]. Ou tout simplement ils ont inventé leur façon de manipuler pour ce garantir leur gagne pain ? La base de la manipulation est simple mais pas sans charme, les temps des spectacles sont très court (mais à l’africaine donc au minimum deux fois plus longs que ceux d’Europe). La technique sert non pas à faire de l’art mais à faire de l’argent.L’art arrive après et la prise de conscience d’être un artiste aussi.

Ce qui saute aux yeux c’est la capacité de recycler les déchets d’une civilisation de consommation que les africains on depuis longtemps démontrés d’avoir, ce que leur permet de réaliser des jeux et des jouets avec des bouts de n’importe quoi[3]. Voilà que l’artiste africain qui n’est pas toujours conscient d’être un artiste reprend à sa façon l’objet et le repropose (entre autre aux touristes) d’une façon originale. Il ne faut pas prendre ces objets comme de simples jouets, mais bien comme un élément d’un processus de création, pour lesquels l’artiste, car ils faut à l’évidence parler d’artiste, invente aussi et avec autant d’originalité les instruments qui vont lui permettre que ses créations voient le jour. Les produits crées sont réalisés avec des matériaux pauvres et recyclés, mais ils sont très africains, tellement africains qu’ils expriment beaucoup plus de ce contient qu’il pourrait y voir à un simple coup d’œil. Le fait de recycler une chose plutôt qu’une autre peu indiquer et exprimer beaucoup de choses, par exemple l’utilisation d’une vieille poupée[4] dite « blanches » parce que fabriquées par les blancs est depuis très longtemps représentative de la femme blanche, la coloniale, ce qui est souvent synonyme de femmes légères voir par extension plus ou moins claire « putin ».

 

En générale comme les spectacles africains ont lieux à l’extérieur on ne fait pas une distinction entre les spectacles de villes ou ceux des campagnes, et pourtant il serait bien important de distinguer au moins deux types de productions, celles des villes et les autres. L’art des villes, le théâtre de marionnettes de rue a eu plusieurs moments dont en particulier vers les années 1940, puis vers les années 1960 et après un long sommeil on assiste maintenant à un retour de création qui correspondent en partie aux moments de crises qui ont lieux à l’extérieur de l’Afrique et qui se répercutent en Afrique. Ces crises où les autres sont appelés à regarder ailleurs provoques des changements de relations entre les blancs et les populations locales, dont un relâchement en vers les noirs de la part des blancs et des coloniaux. Pendant ces périodes, les africains s’organisent plus ou moins consciemment pour survivre et trouver par eux-mêmes des rentrées économiques.

Une observation même rapide permet de constater que l’art de la marionnette de rue se développe dans des pays où elle n’a jamais été présente ou très peu, comme le Centrafrique. La rue se remplit de petits métiers des arts et la marionnette y trouve sa place. Si les africains africanisent parfaitement l’art en particulier celui des blancs, voilà que là les arts de la rue prennent une dimension spécifique basée entre autre sur l’idée de fête où le mouvement et les couleurs deviennent une marque de production.

 

La capacité de création artistique et esthétique de la part des africains, font qu’ils ne copient pas comme l’aurai voulu les colons des siècles passés, ils ne sont pas des petits automates qui agissent à la commande, ils africanisent, il crée une nouvelle culture qu’il intègre aux cultures des ancêtres. Ce qui semble à un premier regard une intuition ou une belle copie est en réalité de fruit de réflexions souvent inconscientes mais puissantes de l’être africain. Voilà que l’objet qui n’appartenait pas à la tradition devient part de cette tradition. Il n’est plus d’ailleurs, il est devenu l’objet transitionnel d’ici ; il passe la culture, il passe les savoirs, comme l’ont toujours fait les objets à qui on a décidé de prêter/donner la vie.

Au contraire de ce qui ce passe ailleurs, les artistes africains n’ont pas peur d’être simples et directes, même quand il acceptent d’intégrer les modalités venues d’autre part. Le souffle de la création artistique et marionnettique est en marche dans ce grand continent il serait bien de le suivre et de l’écouter il a beaucoup de choses à dire, à leur dire à nous dire !

 

 

Albert Bagno

Octobre 2012



[1] http://www.photos-afrique.fr/photos-portraits-afrique/centrafrique-bangui-960

[2] http://www.atd-quartmonde.org/Des-savoirs-en-pluie.html

[3] Olenka Darkowka. Tchitchili Tsitsawi, marionnettes d’Afrique. Cahier de l’Aeiao 13. Paris. 1996 Pages 25-26-27.

[4] La poupée avait été offerte par une française qui habitait à l’époque dans la capitale centrafricaine comme c’est écrit dans la légende qui est en-dessous de la photo.

Albert Bagno